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Ma formation ne me prédisposait pas à l’écriture. J’ai enseigné les mathématiques et les statistiques pendant six années. Certes, ces disciplines ne peuvent pas s’affranchir de mots et de phrases. La compréhension d’une démonstration mathématique requiert des notations cohérentes internes venant aider de façon élégante le lecteur à comprendre et à se retrouver dans un raisonnement uniquement composé de signes et de formules.

Denis Guedj, l’auteur du « Théorème du perroquet », définit les mathématiques « comme un ensemble de figures ou de chiffres » ce qui est, dit-il, « pour le moins réducteur, mais surtout inexact ». Pour lui, « les mathématiques sont avant tout un ensemble d’idées mises en forme à différents niveaux d’abstraction ». Il considère « qu’à l’origine, les penseurs grecs tels Aristote et Thalès étaient-indifféremment mathématiciens et philosophes, une bivalence essentielle à l’enseignement de cette matière ». Ce qui revient à penser que « le texte peut être hybride, appartenir au genre mathématique et au genre philosophique à la fois ».

« Les mathématiques sont une gymnastique de l’esprit et une préparation à la philosophie » affirmait l’orateur grec Isocrate.

Comme Monsieur Jourdain dans le Bourgeois Gentilhomme de Molière, j’écrivais déjà dans la pratique de mon enseignement.

Exemple :  

« Par définition, un rationnel peut s’écrire sous la forme d’un quotient de deux nombres entiers. Si √2 était un rationnel, il existerait une fraction irréductible tel que : √2=a/b avec a et b entiers On aurait : a²/b² = 2 donc a² = 2b² L’entier a² serait pair L’entier a serait également pair puisque seul un entier pair peut avoir un carré pair. Etc. »  

L’Écriture filmique

Depuis mon enfance, j’ai toujours été attiré par l’image, la photo et le cinéma. Dès l’âge de cinq ans, je faisais mes premières photographies et formait inconsciemment mon œil à observer, regarder et cadrer. Aussi, tout naturellement après avoir quitté l’enseignement, je suis devenu réalisateur de films pour les télévisions et des producteurs. L’écriture filmique – la rédaction de dossiers ou de scénarios exposant un projet cinématographique – est devenue pour moi un exercice quotidien.

J’ai pu ainsi découvrir toute la force d’associer des images et des sons. Si cette création dite « audiovisuelle » n’est pas sujette à la paraphrase – plus précisément, que la bande image n’est pas redondante avec la bande sonore – on peut supposer qu’elle est à part entière un moyen d’expression puissant venant servir des idées, une présentation, une histoire, un récit. On peut alors penser que l’écriture cinématographique constitue un art à part entière.  

Je rejoins en cela le propos de Pierre Maillot, docteur ès lettres et professeur titulaire à l’École nationale Louis Lumière, qui écrit :   « Cet art cinématographique qui se définit non pas par ce qu’il montre (le spectacle) mais par une façon de le montrer, propose donc non pas une image du réel, mais une vision du monde. »  

Une nouvelle forme de communication

Aujourd’hui, je me consacre à l’écriture. Écrire est une forme de liberté. On peut écrire tout ce que l’on veut, ce que l’on pense, ce que l’on ressent. C’est une façon d’exprimer des sentiments plus personnels. C’est aussi rompre une solitude qui peut étouffer, ou simplement donner le jour à ce que l’on ne parvient pas à dire. Contrairement aux paroles, on peut effacer et recommencer un écrit. Elle nous offre le temps de la réflexion et nous donne cette marge d’erreur pour ne pas blesser, être plus précis et donner plus de détails. On écrit parce que l’on a quelque chose à dire, un point de vue à exprimer, pour un lectorat que, souvent, l’on ne connaît pas.  

L’image

Mon point de départ est toujours l’image qu’elle soit fixe ou animée. Certaines déclenchent chez moi une émotion, des sensations sibyllines, des émotions fortes. Je ressens alors le besoin, non pas de décrire l’image, mais d’aller au-delà, de la transcender par des mots, des phrases, des poèmes, en quelque sorte, rendre visible l’invisible.

« Le grand péché du monde moderne, c’est le refus de l’invisible » écrivait Julien Green, cet homme de lettres américain qui écrivait aussi aisément en anglais qu’en français. Dans « Le langage et son double » il complète son propos : « Supposer que l’invisible soit dans le visible, mais au-delà du regard, c’est penser un paradoxe : il existerait du visible au-delà du regard. Mais sont-ce encore les yeux, organes de la vision, qui voient cet au-delà du regard ? On pense à l’œil de l’esprit, à la clairvoyance du visionnaire – poète, prophète, philosophe ou même scientifique. Ainsi les « aveugles » ne seraient pas ceux qu’on croit, ni les « voyants » ceux que l’on pense… Quelle est donc cette vision au-delà de la vision ? « 

La vision au delà de la vision

Cette approche m’intéresse et me passionne. Faire découvrir « l’envers du décor », déclencher chez le lecteur une approche de l’invisible. Pour cela, il faut s’initier à la méditation, à la réflexion, à l’imagination. Laisser vagabonder son esprit dans les méandres de l’inconscient, ouvrir les portes de l’impossible. Ainsi, tout devient possible. Dans le métier de réalisateur, il faut apprendre à « regarder ». Le cadrage de l’image suppose sa composition en respectant ou non les règles comme celle du « nombre d’or » ou celle des tiers et des lignes de forces. Le point de vue est aussi primordial, car il apporte du sens et traduit les émotions apportées par le sujet.

Alors, quel sens est véhiculé par l’image. Tout naturellement on en vient aux notions de « référent », de « signifié » et de « signifiant ».  

Ferdinand de Saussure, le linguiste suisse, évoquait dans son cours de linguistique générale en 1916, « le signe comme la combinaison du concept et de l’image acoustique (…) Nous proposons de conserver le mot signe pour désigner le total, et de remplacer concept et image acoustique respectivement par signifié et signifiant(…) ».

Le sémiologue français Roland Barthes, nous explique que l’image peut « dénoter le réel », mais aussi « connoter des significations idéologiques, globales, diffuses, affectives associées ». L’image est fondamentalement « polysémique », et « apprendre à lire cette polysémie, revient à lire sa richesse dans un esprit critique ».

Il n’y a qu’un pas pour en déduire que faire une image est « un art ». Je citerai cet aphorisme du peintre suisse Paul Klee :

« L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible ».

Ma démarche

Lorsque j’écris un scénario de film, un texte ou un poème, ma démarche est toujours la même. Je m’imprègne d’images réelles (dénotées) pour recevoir leur interprétation « littérale ». Puis, je me concentre sur leurs connotations induites, les couleurs, les formes, les lignes de forces, les symboles. J’imagine les odeurs, les bruits, les musiques, les mouvements.

Les mots puis les phrases surgissent alors. J’écris ce que je sens, ce que je perçois, ce que mon imagination m’impose et me dicte. C’est ainsi que le récit naît, sans méthode et sans structure préalable. Je ne m’impose rien. Je laisse mon esprit divaguer sur des images fortes ou anodines.

Je ne vois pas l’utilité de me mettre derrière un bureau à heures fixes pour écrire 2, 3 ou 4 paragraphes par jour. Au contraire, tous les instants, les contextes, les situations quotidiennes, les faits fortuits, nous proposent autant d’images et de visuels générateurs d’écriture. Je laisse mon instinct guider mes mots et mes phrases que ce soit à une terrasse de café, devant un coucher de soleil ou à ma fenêtre.

Le mot fenêtre est, en lui-même, empli de « signifié » dans le sens où il représente l’ouverture sur le monde et l’imagination. On regarde par sa fenêtre et l’on voit le réel, le visible et l’invisible.

Il en est de même lorsque l’on ferme les yeux. Notre inconscient prend le relais et nous fournit matière à voir et écrire.

Voir et Écrire

C’est ce qui définit le mieux ma démarche de l’écriture.

Certes les grands et bons orateurs savent galvaniser les foules. Certains écrivent ou font écrire leur discours. Mais qu’en reste-t-il ? Les paroles sont implacablement éphémères. Mais les écrits seront toujours les témoins du temps, des idées et des hommes.

Source Ina
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Jean Louis Pélissier est l'auteur des deux romans "Sabiduria, l'île de la sagesse" et "Te Pito Kura, l'île de lumière" parus chez Les Éditions Sydney Laurent.

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